Opéra de Limoges

UN PEU D'HISTOIRE...

« ARIA.
Bienvenue au grand-opéra ! 
Le grand-opéra nous arrive.
Si longtemps on nous en sevra : 
Bienvenue au grand-opéra !
Limoges enfin entendra
Robert, le Prophète et la Juive.
[…]
La presse a pris son encensoir ;
L’imprimeur, ses gros caractères ;
Le régisseur, son habit noir.
[ …]
Il nous vient deux premiers emplois,
C’est Nantes qui nous les envoie.
L’un c’est Roger ; l’autre Falcon !
Ils sont forts : le Grillon l’assure. 
[…] 
Louanges à notre Directeur,
Aux acteurs, ainsi qu’à la presse,
Au machiniste, au régisseur.
Largesse à notre Directeur ! 
Que les écus du spectateur 
Tombent dru dans sa grosse caisse. »

(Le Grelot, 8 février 1863)

C’est dans les pages de l’hebdomadaire Le Grelot que nous trouvons ces quelques vers signés par la plume volontairement pompeuse et ironique d’un certain V. de T.. Tout y est, dans ces lignes de 1863 : de la frustration de ne pas avoir accès plus souvent aux grandes productions aux railleries contre le directeur du théâtre. Précisément un siècle plus tard, la ville de Limoges pouvait s’enorgueillir de l’inauguration de l’équipement qu’elle connait aujourd’hui, bâtiment d’accueil mais aussi de production musicale.

 

Une pratique, un besoin…

mais pas de lieu !

Limoges et sa région ont un indéniable talent pour l’arabesque de couleur bleue sur de la porcelaine. Ces lignes entrecroisées trouvent dans notre esprit un écho lointain : celui des voix entremêlées, fraîchement polyphoniques, qui résonnent dans l’Abbaye Saint-Martial au XIIe siècle. Sur le parvis, nous entendons Bertran de Born, troubadour limousin : « Non puosc mudar mon chantar » (« Je ne puis retenir mon chant »).

Ces velléités vocales religieuses et profanes trouvent un lieu d’accueil officiel dans une écurie Porte Montmailler (actuelle Place Denis-Dussoubs), au milieu du XVIIIe siècle. L’affluence est telle qu’il faut très vite dédier une salle de l’hôtel de ville pour recevoir pièces de théâtre et extraits d’opéra. Même si la vie artistique sous Louis XV voit circuler en région la musique sous forme d’arrangements et d’extraits joués par les musiciens locaux, il s’avère nécessaire de voir d’autres lieux se convertir en salles de spectacle : c’est la salle du jeu de paume de la rue Banc-Léger qui sera à son tour transformée en salle de concert, jusqu’à la Révolution.

La période autour de la Révolution amène à considérer la population de Limoges avec un angle intéressant : « Aux sons aigues et discordants d’une musette, il se forme des danses aussi monotones, aussi insipides que la musique qui en règle les mouvements » (Barny de Romanet, Histoire de Limoges, 1821). La ville se détache culturellement de son arrière-pays, et demande un divertissement de qualité, proche des fastes de l’Ancien Régime encore proche.

L’ambiguïté entre l’actuelle place de la République et l’ancienne place Royale prend alors tout son sens : c’est la commune qui va se lancer dans la construction du Théâtre municipal de Limoges, inauguré en 1840. Il devenait urgent de sanctionner ainsi l’affluence du public toujours plus avide de divertissement de qualité, à l’étroit dans la chapelle désaffectée du couvent des Récollets, place Saint-François (actuelle place de l’Ancienne-Comédie), devenu lieu principal de divertissement après la destruction par un incendie de la salle du jeu de paume de la rue Banc-Léger.

L’histoire de l’installation des moyens de la musique dans la ville de Limoges est passionnante : elle met en scène un intendant de la généralité de Limoges, Turgot, qui dans les années 1770 veut construire un bâtiment destiné à accueillir les spectacles payants, mais que sa nomination en tant que ministre de la marine empêche ; elle nous montre des incendies, des volontés de fer pour convertir le couvent des Récollets et y installer cinq cent places.

D’inadéquation en inadéquation

Le Théâtre Municipal de Limoges de 1840, démoli en 1953, est aujourd’hui de nouveau visible grâce à la modélisation 3D (http://lpmn-cergy.rhcloud.com/reconstitution-dun-theatre-du-19eme/).

« Ces temps d'expansion urbaine et d'enrichissement de la bourgeoisie sont propices à la formation d'un nouveau goût scénique, sublimé par l'opéra. Entraîné dans un tourbillon d'émotions auquel il est avide de goûter en tout bien tout honneur, le spectateur est institué arbitre, voire complice d'un déchaînement de passions individuelles que magnifient l'hyperbole des situations et la performance des voix.

La scène limougeaude du XIXe siècle vibre de ces drames, en convoquant le meilleur du répertoire – Rossini, Donizetti, Bellini, Meyerbeer, Gounod, Verdi, Bizet, Puccini –... à défaut d'attirer les meilleurs chanteurs. Si quelques gloires parisiennes viennent se faire applaudir, bisser même dans les grands airs, si d'honnêtes professionnels tâchent de remplir le contrat, la qualité n'est pas toujours au rendez-vous, notamment lorsque les subventions municipales, absorbées par le puissant développement économique et social de Limoges, se font parcimonieuses : ainsi lors de cette année 1902 où les amateurs de beau chant, jugeant la prestation indigne de leur attente, lui prodiguent sifflets, cris d'animaux et jets de nèfles blettes, tandis que l'Internationale fuse des troisièmes balcons ! » (Constance Clara Guibert, Carnet du spectateur)

Les huit cents places du Théâtre municipal de Limoges s’avèrent vite insuffisantes. Le Théâtre est rebaptisé « Salle Berlioz » en 1932 puis détruit en 1953 après une longue période de désaffectation. La vie musicale est assurée un bref instant au sein des murs du Cirque-Théâtre, approuvé en 1911 mais construit en 1926. Nous pouvons encore voir une partie des superbes panneaux décoratifs peints par David-Ossipovitch Widhopff au Musée des beaux-arts de Limoges. Le Cirque-Théâtre est un des lieux de l’histoire musicale de Limoges qui nous montre le mieux l’exigence du public : les mauvais chanteurs s’y font systématiquement huer, les ovations récompensent les timbres les plus brillants, autour d’un répertoire principalement construit autour de l’opérette.

Et encore une fois, la salle se révèle inadéquate pour les besoins du public limougeaud. En 1955, le conseil municipal de Limoges se penche sur la question : « « Sa forme hexagonale, la disposition de ses sièges et la défectuosité de son acoustique, ne remplissent pas les normes et les qualités exigées d’un public rendu difficile par la fréquentation, à Paris ou d’autres grandes villes, d’établissements confortables et modernes. On a soutenu avec pertinence que l’absence d’une bonne salle de théâtre était responsable pour large part de la désaffection manifestée depuis longtemps par le public limousin ».

Trois solutions s’offrent alors : construire un « Théâtre Cinéma » de 1500 places avec auditorium de 450 sur l’emplacement du Théâtre municipal / Salle Berlioz, rénover le Cirque-Théâtre, ou construire un bâtiment neuf à l’emplacement de celui-ci. C’est cette dernière solution qui est retenue.

Une pratique, un besoin…

un lieu !

La démolition du Cirque-Théâtre commence en 1958 pour faire place à l’actuel Opéra de Limoges, conçu par Pierre Sonrel (casino de Boulogne-sur-Mer, théâtres de Strasbourg et de Rouen).

La salle, si son côté « stalinien » soulève plus d’un sourcil de détracteur à son inauguration, est appréciée des artistes (Nougaro, Bécaud, Brel), et sera la seule en Europe à être équipée d’un plafond mobile, pour passer de 939 à 1484 places.

« C’est André Messager qui ouvre la première saison du Grand-Théâtre avec son Fortunio. Aux côtés d’autres opérettes apparaît Così fan tutte pour cette année 1963 qui produit également les Compagnons de la chanson sur la scène lyrique de Limoges. Les années qui suivent sont fastes et entourent quelques piliers du grand répertoire, (Lakmé, La Flûte enchantée, Le Barbier de Séville, Tosca, Traviata, Rigoletto, Faust et Carmen pour la seule saison 1963/64) de très nombreuses opérettes, concerts de gala, pièces de boulevard, voire de revues. Limoges voit défiler sur ses planches Princesse Czardas, Les Saltimbanques, Rêve de valse, Le Temps des guitares, Coups de roulis, La Margoton du bataillon… A défaut souvent d’être données plusieurs fois, à part pour quelques rares exceptions nécessaires comme le Chanteur de Mexico, donné cinq fois de suite en 1967, les très nombreuses productions sont en revanches reprises d’une saison sur l’autre, rameutant le même public ravi à chaque redite.

Il faut attendre cinq ans, et la saison 1968-69, pour que le Grand-Théâtre s’affirme comme « opéra de répertoire », restreigne ses saisons à une quinzaine de titres contre plus de quarante certaines saisons passées, et propose ainsi systématiquement plusieurs représentations de chaque pièce. » (Constance Clara Guibert, Le Carnet du Spectateur).


Le ballet des directeurs

René Laforgue : reste six mois.

André Portelli : une vision plus populaire du théâtre lyrique, les opéras sont présentés en français.

Georges-François Hirsch : ex-directeur de l’Opéra de Paris et du Théâtre des Champs-Elysées, il a 27 ans lorsqu’il devient directeur. Il entame la tradition de modernisme dans le choix du répertoire qui est maintenant un des piliers de la renommée de l’Opéra de Limoges.

Gabriel Couret : chanteur lyrique, il fait venir Montserrat Caballé, José Carreras ou encore Mady Mesplé, et fait découvrir un répertoire encore peu connu à l’époque (Pelléas et Mélisande de Debussy, Méphistophélès de Boito).

Guy Condette : l’opéra se dote d’un solide orchestre symphonique et améliore les conditions de production.

Alain Mercier : parvient à poursuivre cette apparente antinomie de « tradition d’innovation », avec la mise en valeur de sphères musicales peu explorées, de mises en scènes modernes et la mise en collaboration de toutes les forces artistiques de la région, offrant ainsi très régulièrement au public de Limoges, en plus des productions invitées, des créations artistiques originales, audacieuses et locales.

 

Texte et recherche documentaire : Christophe DILYS